6 avr. 2020

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Les Fourmis : un modèle de coordination et de prise de décisions pour nos organisations ?


Disons le d'entrée de jeu, je ne suis pas fan de l'anthropomorphisme exacerbé et en mesure toutes les limites. Pour autant, bien qu'encore à ses balbutiements (ces petites bêtes gardent encore de nombreux secrets), la myrmécologie progresse rapidement, profitant du développement des outils technologiques (informatique, caméra, capteurs électroniques, …).

Et puis j'avoue trouver la comparaison intéressante : ce système de castes (la reine, les ouvrières, les éclaireuses, les soldats, …) a du faire rêver plus d'un général d'armée ! Des millions d'années avant Taylor, cette espèce sociale a prôné la spécialisation des tâches de ses ouvrières... Sans parler d'un savoir faire impressionnant : coupeuses de feuilles, tisserands, agriculteurs, éleveurs, moissonneuses, génies du bâtiment (architectes, terrassiers, fabricants de ponts et de radeaux, systèmes de climatisation,...)... Des colonies pouvant atteindre plus de 5 millions de fourmis en ordre de marche... Savez-vous que, pour construire sa cité, une colonie d'1 million d'individus va déplacer l'équivalent de... 40 tonnes de terre ?

Plusieurs études en informatique et robotique, démarrées à la fin des années 90, visent à construire des algorithmes, inspirés de leurs comportements. L'observation démontre qu'elles ont en effet une capacité étonnante à résoudre simplement des problèmes complexes. Comment, par exemple, la quasi totalité des ouvrières vont systématiquement choisir le chemin le plus court entre la fourmilière et une ration de victuailles ? Mieux encore : placez deux sources de nourriture à égale distance de leur domicile. L'une est composée de mets médiocres, contrairement à l'autre qui répond pleinement aux besoins nutritionnels de la colonie. Que croyez-vous qu'il se passe ? Les éclaireuses trouvent les aliments. Mais très rapidement, 99 % des ouvrières se dirigeront vers le restaurant étoilé, sans perdre leur temps à aller regarder le menu de la cantine...(à prix équivalent, ce serait effectivement stupide...)

Comment prennent-elles la décision ? Comment se coordonnent-elles ?

Franchissons donc ce pas (de fourmi) visant à s'interroger sur la transférabilité de ces compétences à nos modèles organisationnels.

Premier constat : Il n'y a pas de chef !

Ouille ! N'en déplaise au manager autoritaire, s’inspirant uniquement de la théorie rationaliste, mais la fourmilière, c'est l'anarchie organisée. Contrairement à ce que nous insinuons souvent la reine ne dirige... rien. Elle remplit une fonction parmi d'autres. Pas de liens hiérarchiques, un organigramme strictement fonctionnel. Certes, l'ensemble de la colonie est au petit soin pour elle (et ses œufs) mais uniquement parce que sa disparation condamnerait toute la fondation.

A ce propos, j'ai ouïe dire, mais je n'ose le croire, que certains Présidents fondateurs ou Directeurs charismatiques s’accrocheraient à leur poste par crainte que leur départ signe la fin de la colonie, heu... de l'organisation, pardon. Qu'ils se rassurent, ce n'est nullement le cas pour notre espèce...

La fourmilière, c'est donc le règne de l'autonomie. Alors, « comment ça marche »?

Première hypothèse (très personnelle) :

Pour mémoire, les colonies de fourmis sont exclusivement féminines. Les mâles ne servent que quelques jours, au moment de la reproduction et de la fondation d'une nouvelle fourmilière. Ils meurent juste après, incapables de faire leur course et de cuisiner tout seul. Doit-on voir dans ce taux de féminisation un lien avec l'efficacité organisationnelle ? Je vous laisse y réfléchir. Enfin, nous en sommes loin dans nos entreprises si j'en crois notre incapacité à mettre en œuvre l'égalité salariale homme/femme...

Autres hypothèses (moins personnelles donc plus sérieuses, sur la base des études scientifiques actuelles) :

  • Des expertes reconnues en tant que telles par leurs congénères.

Nos fourmis sont des expertes, ce qui explique peut-être en partie ce fort degré d'autonomie. Ainsi, pour reprendre l'exemple de la nourriture, chacune d'elles saurait distinguer un aliment de haute qualité d'une vulgaire purée lyophilisée. Mieux : elles semblent communiquer sur cette évaluation qualitative et cette expertise va être acceptée et reconnue de toutes.

  • Des reines de la communication.

Elles passent leur temps à communiquer et échanger des informations. Un coach formé à la PNL qui les étudierait de très près (c'est mieux pour observer des fourmis) en conclurait qu'elles sont, à minima, olfactives, gustatives, et kinesthésiques. Et oui, les petites antennes qui se touchent en permanence, c'est autant d'informations échangées. Comme les traces chimiques, plus ou moins intensives, laissées au cours de leurs déplacements. Pour notre éclaireuse, spécialiste en critique gastronomique, la trace olfactive laissée au moment de son retour à la colonie sera plus ou moins intense selon la qualité de sa découverte. Elle va ensuite donner l'information à toutes les copines qu'elle croise, en emmener même certaines en formant un binôme ou des petits groupes... Chacune va alors utiliser ce même procédé démultipliant l'échange d'informations et l'intensité de la trace olfactive. Le chemin du restaurant est alors tout tracé, celui menant à la gargote abandonné. Certaines espèces sont même capables de pousser « un cri » lorsqu'elles découvrent le Saint Graal. Elles frottent leur abdomen sur le sol (ou une feuille) provoquant des vibrations perceptibles par leurs congénères à proximité. En langage humain ça donnerait un peu près : « Venez les filles, j'ai trouvé un restau gastronomique qui propose du champagne et des plats à emporter gratos ! ». (J'aurais pu dire aussi : « Venez les filles, j'ai trouvé un magasin de chaussures » mais ça fait moins scientifique).

  • Une autonomie... au service de la collectivité

Parfaitement autonomes, certes, mais au service exclusif de la colonie. Toutes les décisions individuelles ne se font que pour le bien être du groupe (enfin avec moins d'angélisme, pour sa survie). Si nous nous référons aux approches proposées par la sociologie des organisations selon lesquelles l'acteur se positionne à partir de stratégies de pouvoir et dans son propre intérêt, nous avons encore du chemin à faire.... Et c'est tant mieux. Je ne vous cache pas que le côté utilitariste de ce petit monde, au demeurant fort sympathique, commençait à m'effrayer... Pour autant, la question reste posée : pouvons-nous dépasser notre intérêt individuel ? Ou, dit autrement, intérêt particulier et collectif sont ils compatibles ? Heureusement, oui ! A quelques conditions, toutefois, qui semblent parfois (trop souvent?) mises de côté : celle du sens et des valeurs échangés, débattus et partagés au sein de l'organisation...

Encore une histoire de fourmis ? D'accord. La fourmi d'Argentine est une espèce invasive qui inquiète les scientifiques. Introduite par l'homme au cours de ses échanges commerciaux, elle s'est installée aux États Unis et dans le sud de l’Europe (on en trouve désormais dans le sud de la France). Détruisant les autres espèces de formicidés, elles menacent la bio-diversité . Leur secret ? Habituellement, des fourmis de la même espèce mais issues de colonies différentes luttent pour leur territoire. Or, la fourmi d'Argentine vient d'inventer la coopération... Plutôt que de se combattre, victimes de la concurrence acharnée, elles se regroupent et leurs reines coopèrent. Résultat : une colonie de plusieurs millions d'individus et une vitesse de reproduction décuplée. Ce n'est pas leur force (elles sont très petites) mais leur nombre qui fait leur supériorité.

Bref, cette fois, c'est elles qui nous ont copiés : leur organisation pratique la fusion pour le meilleur et pour le pire.

Formidable nature, non ?

Tiens, même les plantes communiquent ! Découverte récente, certains acacias libèrent des phéromones dès qu'un ruminant s'attaque à leurs feuilles. Leurs congénères, alertés, dégagent une substance nauséabonde qui repousse l'agresseur... A l'approche d'un incendie, d'autres vont libérer, sous forme de gaz, toutes les matières inflammables qui les composent... Ils résistent ainsi aux flammes et préviennent, par la même occasion, les végétaux de la même espèce qui détectent les molécules de gaz transportées par le vent. Un kit de sécurité / prévention incendie qui fait rêver. Si l'on réduit la définition de l'intelligence à la capacité d'adaptation et de survie, c'est plutôt performant.

J'ai, à cet instant précis, une pensée émue pour mes amis végan et macro-bio (moi qui suis un indécrottable omnivore)... Je ne serais pas surpris, qu'avant 10 ans, nous découvrions que les végétaux soient pourvus d'une certaine forme de sensibilité... Oserons nous alors brûler notre laitue au troisième degré, à coups d'assaisonnement, avant de la dévorer goulûment ?

En attendant, nous savons déjà que l'avenir nutritionnel de la planète passera par la « dégustation » d'insectes : ressource quasi inépuisable, bourrés de protéines, peu encombrant, faciles à élever, pas chers... Juste un mot aux futures générations, à mes enfants et petits enfants : mangez toutes les bestioles que vous voudrez mais par pitié, épargnez les fourmis ! Elles peuvent encore tant nous apprendre...

Yves
Léchopier